Perspectives : Arsenault & fils de Raphael Ouellet

La famille est un thème chéri des artistes depuis que le monde est monde. C’est une jarre sans fond dans laquelle les créateurs de tous horizons puisent inspiration et créativité, dont la surface de l’eau trouble reflète le désarroi humain face à la brutale réalité : on ne choisit pas sa famille. 

Pour son cinquième long-métrage, le réalisateur émérite Raphaël Ouellet a choisi d’utiliser tous les codes du film policier pour nous livrer le tableau sans concessions d’une famille de garagistes – chasseurs – braconniers – mafieux au sein de laquelle trois générations se déchirent, dans une ville en apparence banale située aux frontières des États-Unis, du Nouveau-Brunswick et du Québec. Ce territoire boréal, boisé et hostile est le domicile naturel des ours et des orignaux dont la viande, les os, le sang et les viscères fascinent jusqu’à rendre fou le plus jeune frère Arsenault, Anthony, interprété animalement par Pierre-Paul Alain. C’est tout au long d’une trame scénaristique minutieusement élaborée que le spectateur en apprend un peu plus à chaque minute intense qui passe. Il retient son souffle et regarde, hypnotisé, ad nauseam

À ce niveau de liens puissamment tordus, on ne parle plus de famille. Le clan Arsenault possède un garage automobile qui se révèle être une couverture pour un trafic illégal de viande et d’ossements d’animaux sauvages. La police les observe de loin tant qu’ils se tiennent à carreau, mais les agents de la faune, chargés de faire respecter les lois concernant le monde dit sauvage, les scrutent en attendant le faux pas qui pourrait leur être fatal. Chasseurs de pères et fils, les hommes semblent faire leur propre loi et disent arrondir leurs fins de mois comme ils peuvent en comptant sur la force tranquille de la grand-mère (rôle servi par la finesse du jeu de Micheline Lanctôt), qui est, à son grand âge, encore aux fourneaux d’un dinner désuet pour nourrir ses ouailles. Le faux pas ne manque pas d’arriver et il s’appelle Anthony. Jeune, beau et viril, il aime les armes, les femmes et les drogues. Aveuglé par la honte d’un abandon maternel, risée de son propre père, voulant échapper à son destin de larbin dans une société pourrie, il chasse tout ce qui bouge. À la grenade, s’il le faut. Incarné avec grâce par Guillaume Cyr, Adam, le frère aîné, voudrait bien que la vie familiale soit plus facile, plus simple. Il tente d’arrondir les angles, cherche à protéger son frère et est investi dans la vie du village comme pompier bénévole. Incarnant le bon fils, il aimerait bien ralentir le braconnage et trouver une voie de sortie à cette entreprise à haut risque en sauvant tout le monde, y compris les canards boiteux, mais, pataud comme un plantigrade, il ne sait comment s’y prendre. Et c’est Émilie (Karine Vanasse, éblouissante) qui détient la solution. Rousse flamboyante, animatrice radio fraîchement arrivée d’un nord approximatif, elle est l’élément perturbateur, l’étincelle sexy qui met le feu dans la tête des chasseurs. Elle est trop jolie, trop fine, trop intelligente. Ces mecs mal dégrossis, à peine sortis du bois, ont les hormones qui leur fracassent les tempes quand ils croisent le sourire lumineux de « la belle », « la fille », « la femelle ». Les frères vont s’y brûler les ailes.  

Le cinéaste Rafaël Ouellet a sorti l’artillerie lourde pour ce film de genre qu’il ne révolutionne pas, mais qu’il maîtrise de bout en bout. Virtuose du cinéma coup de poing, il signe ici un opus nocturne et sanguin qui, accompagné d’une musique discrète et lancinante faite de percussions tribales, emporte le spectateur dans une transe chamanique au suspense haletant, à l’image d’Anthony, bête parmi les bêtes.  

Quand « l’homme est un loup pour l’homme », le « chasseur parti chasser sans son chien » perd sa place. 


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