Le film Baby-sitter de Monia Chokri, tiré de la pièce éponyme de Catherine Léger écrite au moment même de l’émergence du hashtag metoo (2017), pourrait se résumer à son sujet apparent qu’est le féminisme 2.0 à l’assaut de la misogynie institutionnalisée s’il n’était aussi une œuvre d’art qui rend hommage à la puissance narrative du cinéma, à son pouvoir dénonciateur. Quand le fond rencontre sa forme pour mieux être révélé, décortiqué, autopsié, les fondus de cinéma jubilent.
Sélectionné au festival du film de Sundance en 2022, ce deuxième long-métrage de la cinéaste fait la part belle aux effets de caméra et de montage afin de créer une ambiance dérangeante, voire déplaisante, qui place le spectateur-voyeur sur le fil du rasoir au même titre que les personnages, artefacts ingénieux servant à ce qu’il se questionne sur son propre degré de misogynie.
Suite à un match de boxe filmé comme Scorsese le fit dans Raging bull en 1980 (très gros plans montés cut et caméra à l’épaule qui nous immergent au cœur de la baston), l’ingénieur, bien dans sa peau, Cédric Roberge fête le spectacle avec ses amis en buvant trop dans un bar et, sûr de son bon droit machiste, embrasse la journaliste Chantal Tremblay en plein direct à la télévision, sans son consentement. Tollé, bronca, emballement des réseaux sociaux et licenciement sans préavis entraînent Cédric dans une vie hallucinée où ses repères de mâle alpha volent en éclats alors qu’il n’est encore qu’un jeune papa. Sa femme Nadine, jouée par Monia Chokri elle-même, souffre d’être reléguée au seul rôle de mère au foyer et rêve d’émancipation. La voix de la raison semble être incarnée par le frère de Cédric, Jean-Michel, dont les fondations psychiques sont facilement ébranlées par l’arrivée de la baby-sitter ingénue Amy, Lolita soubrette apparemment ultrasexuée qui se révèle être la pierre angulaire du film et la détentrice de la morale du récit. La résolution de la honte masculine pourrait venir de l’écriture d’un livre d’excuses intitulé Sexist story (la télé-réalité n’a qu’à bien se tenir), qui devrait faire de Cédric une star, absolution qui ne saurait être une solution.
Ce scénario est une allégorie du mouvement metoo et, pour filer la métaphore, il faut savoir filmer la catastrophe. Rien de mieux que de faire appel aux grands maîtres du cinéma de genres et de la photographie en couleurs, à grand coups de citations visuelles inoubliables : zooms hitchcockiens, travellings à la Cassavetes, plans rapprochés de visages ingrats façon William Klein, montage saccadé inspiré de Stanley Kubrick et de John Woo, maquillages dégradants à la sauce Gaspard Noé, contre-plongées déformantes et plongées renversantes jusqu’à la verticale. Étourdissements sonores et nausées hallucinatoires sont assurément au programme. Fragiles de l’estomac, passez votre chemin. Cinéphiles aventureux, bienvenue.
Si vous ne vous sentez pas bien devant cette satire théâtrale grandiloquente, dégoulinante et déstabilisante, vous pouvez vous poser la question suivante : et si c’était justement cela que les femmes ressentent quand on les diminue, les infériorise, les maltraite, les agresse, les viole ? Et si c’était à vous que cela arrive ? Et si vous étiez Nadine ou Cédric ou Amy ou Jean-Michel ? Et si, finalement, vous veniez d’être forcé à vous regarder dans le miroir et à faire face à vos propres incompréhensions ? C’est le tour de force de la réalisatrice et ce qui rend ce film nécessaire. Vladimir Nabokov et Jacques Demy auraient eux-mêmes beaucoup apprécié cet exercice de style magistralement assumé comme un uppercut de boxeuse radicale. Un chaos en forme de K.O. signé Chokri.

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