Perspectives : D’étranger à libraire, il n’y a qu’un pas

Pastiche de l’œuvre mondialement connue d’Albert Camus L’étranger, paru en France en 1942 en pleine Deuxième Guerre mondiale, Le libraire de Gérard Bessette, quant à lui paru au Québec dix-huit ans plus tard au tout début de la Révolution tranquille, n’en est pas moins un roman existentialiste tant leurs thèmes communs sont nombreux : critique féroce de tout système religieux, défense acharnée d’idéaux humanistes contre des dogmes politiques, hymne passionné aux libertés fondamentales. Les deux protagonistes de Camus et Bessette, respectivement Meursault – qui n’a pas de prénom – et Jodoin – Hervé –, sont deux hommes solitaires introvertis qui se méfient de leur époque troublée comme de leurs contemporains. Pour autant, les deux personnages sont-ils indifférents au monde qui les entoure ? 

Dans L’étranger, malgré l’offre de son patron, Meursault s’en fiche royalement d’aller à Paris bien que cela puisse apparaître comme une opportunité : « J’ai répondu qu’on ne changeait jamais de vie, qu’en tout cas toutes se valaient et que la mienne ici ne me déplaisait pas du tout. » Son honnêteté éclatante apparaît comme un manque total de considération et ressemble à une leçon inattendue de philosophie. Son supérieur manifeste alors sa désapprobation quant à son attitude hautaine. De la même manière, dans Le libraire, Hervé Jodoin explique clairement qu’il s’en fiche d’habiter dans un appartement plus beau, plus confortable : « Ma lucarne donne sur une cour plutôt sordide […] Peu importe. L’aspect du monde extérieur ne m’a jamais impressionné. » Un peu plus loin, l’accumulation de termes péjoratifs (« vieux rose », « verdâtre », « lézardes inquiétantes », « vieilles planches », « carcasses rouillées ») tend à illustrer l’insensibilité de Jodoin qui ne s’en cache pas vis-à-vis de sa logeuse. Cela donne de lui l’image d’un être flegmatique et impassible. Les deux personnages ne sont donc pas des plus avenants en manifestant sans gêne leur indifférence. Toutefois, ils savent l’un comme l’autre se montrer concernés quand ils le désirent. Dans le roman de Camus, Meursault a à cœur d’être un bon employé : « J’ai voulu raccrocher tout de suite parce que je sais que le patron n’aime pas qu’on nous téléphone de la ville. » Il souhaite ainsi être une personne fréquentable et connaît la valeur du travail, deux qualités appréciables. De la même façon, dans le roman de Bessette, Jodoin consent à savoir être un bon locataire : « Je ne vois pas comment je pourrais agir autrement sans l’insulter. […] D’abord questions réglementaires sur mes besoins éventuels – à quoi je réponds invariablement que rien ne me manque. » Hervé sait donc faire preuve de déférence et de politesse, ce qui dresse de lui un portrait moins glacial et plus humain que de prime abord. Les deux écrivains construisent donc des figures masculines pas aussi déshumanisées qu’elles ne paraissent.  

Tout bien considéré, il semble que Meursault et Jodoin souhaitent surtout rester eux-mêmes et faire fi des conventions. D’une part, l’anti-héros de L’étranger ne croit pas au dogme marital même s’il apprécie grandement la compagnie féminine : « Elle a observé alors que le mariage était une chose grave. J’ai répondu :  »Non. » » Cela confirme que Meursault place sa liberté de penser au-dessus de tout, y compris au-dessus des attentes des autres. D’autre part, le narrateur bougon de Le libraire ne s’oblige pas à avoir des rapports amicaux pour plaire : « Peu importe. J’ai commencé ainsi. Autant vaut continuer. C’est moins fatigant que de changer. » Ce qui peut apparaître comme de la rigidité ou de la fainéantise est surtout l’expression de la prévalence des convictions personnelles de Jodoin au détriment de normes sociales prétendument acceptées de tous. En définitive, les deux personnages sont bien plus les défenseurs de leurs identités propres que des hommes lassés par les conventions subjectives qui leur sont extérieures. 

Témoins d’événements historiques défiant l’entendement, les deux auteurs inventent chacun un personnage-frère auquel s’identifier facilement, ayant des valeurs humanistes, mettant de l’enthousiasme à défendre des idéaux personnels afin de se tenir le plus éloigné possible de dogmes inquisiteurs qui noircissent l’histoire collective des êtres que nous sommes. À la lecture – ou relecture – de ces deux œuvres grandioses, comment alors ne pas penser au combat actuel des Iraniennes et des Iraniens pour la défense de leurs libertés fondamentales contre des lois islamiques tyranniques, à celui du peuple ukrainien contre le bulldozer poutinien, aux luttes des migrants contre les exactions antidémocratiques perpétrées par la police du ICE aux États-Unis ? Quand on sait que le nom de Meursault a été inventé par Albert Camus pour signifier mort au soleil, il est tentant de penser que l’Histoire, malheureusement, se répète bien souvent, y compris dans ses événements les plus sombres et tragiques, que l’on doit encore aujourd’hui à l’émergence de nouvelles droites extrêmes incessamment alléchées par l’odeur du sang frais de leurs contradicteurs. 


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