Perspectives : Falcon Lake de Charlotte Le Bon

Primé à Bucarest, Vancouver, Chicago et Deauville, le premier long-métrage de la réalisatrice québécoise Charlotte Le Bon intitulé Falcon Lake lui augure une place de premier choix dans le paysage cinématographique actuel. Produit par le casse-cou Jalil Lespert, c’est l’un de ces films trop rares où le non verbal est tout aussi significatif que les dialogues, où les regards et les corps s’expriment dans toute leur beauté juvénile et innocente devant la caméra 16mm de format 1.37 de Kristof Brandl connu pour sa délicate photographie évocatrice. Tournée dans le canton de Gore dans les Laurentides, l’œuvre nous plonge dans une atmosphère forestière, humide et fantomatique qui est le terrain de jeu estival d’adolescents mélancoliques à la recherche de leurs premières sensations fortes qui goûtent l’interdit. C’est un travelling langoureux au pays des premières fois : première clope, première cuite, première nuit blanche, première… 

Avec ses parents et son jeune frère, Bastien, treize ans, vient passer les vacances dans un chalet au bord d’un lac où il se lie d’amitié avec l’énigmatique Chloé. De trois ans son aînée, elle va être pour lui une révélation, un tremplin, une porte vers des sensations nouvelles et inédites, à cette période de la vie où on n’est plus un enfant et pas encore un adulte. Le lieu se prête à toutes sortes de rêves, d’histoires, de faits divers. Ce serait le territoire des fantômes des noyés du lac, humains partis injustement trop tôt qui resteraient là à nous hanter indéfiniment, ce qui fascine les deux personnages principaux. L’adolescence est un âge qui aime la perspective de la mort, car c’est une idée, une fiction pour ceux qui ont encore si peu vécu et c’est, par conséquent, une sorte d’idéal romantique, façon spleen baudelairien : si je ne souffre pas, alors je ne vis pas pleinement. « La douleur passe et la beauté reste », aimait à répéter Pierre-Auguste Renoir. Mais alors, qui veut mourir ? Qui va mourir ? La question se pose dès le premier plan du film. Une paire de fesses flotte à la surface de l’eau. Qui est-ce ? Qui est mort ? Est-ce vraiment un cadavre ? Et ce sentiment (dés)agréable planera tout au long du récit. 

 Le scénario est une succession de questions sans réponses évidentes. La réalisatrice aime jouer à cache-cache avec nous. Ce qu’elle semble nous donner à un instant nous est repris le moment suivant. Savamment maîtrisée, la mise en scène est glissante, herbeuse et marécageuse, à l’image de cette nature inquiétante qui est plus qu’un décor, un troisième personnage dressé entre les corps. On sent que quelque chose de grave va se passer, on nous dit qu’il se passe quelque chose de grave, et puis on ne nous montre quasiment rien. Les silences et les hors champs font les basses besognes, comblent les vides. Les non-dits et les non-vus alimentent notre voyeurisme, notre propre goût pour le macabre. Charlotte Le Bon utilise les ingrédients les plus subtils du drame pour faire monter la tension, et ce jusqu’au dernier plan, laissant le spectateur avec ses doutes et ses interrogations : ai-je vraiment vu ce que je viens de voir ? Qu’ai-je fantasmé ? Qui est devenu fantôme ? Et si, après tout, cela n’était qu’un rêve, un songe lancinant, une métaphore de l’adolescence ? Comment sortir de l’enfance sans d’abord mourir un peu, quelque part en soi, avant de renaître adulte, chrysalide éphémère et fragile dans sa gangue de soie blanche devenue papillon qui s’envole au pays des faucons. 

Le faucon est un animal totem dans la tradition amérindienne et, lorsqu’il apparaît, c’est le signe qu’il est temps de prendre les devants, d’agir. Autrement dit, de grandir, en enterrant son innocence pour toujours. Nous sommes tous les fantômes de notre enfance. 


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