Perspectives : Joséphine Bacon sait que nous savons

Née en 1947 à Pessamit, vivant à Montréal depuis 1968, Joséphine Bacon fut tour à tour traductrice, réalisatrice, productrice et enseignante. Elle est largement reconnue aujourd’hui comme poète héritière et porte-parole de la communauté innue. 

Dans son poème intitulé Je sais que tu sais, extrait du recueil Nous sommes tous des sauvages coécrit avec José Acquelin, publié en 2011 chez Mémoire d’encrier, elle prend la parole pacifiquement pour accuser les colonisateurs d’avoir infligé des sévices irréversibles au peuple innu en plus de l’avoir privé de ses territoires. Elle y témoigne du passé vécu sous le joug des colons pour ensuite lancer un avertissement qui sonne comme une leçon d’humanité et de spiritualité. 

Tu ne me regardes pas 

Tu ne me vois pas 

Tu ne m’entends pas 

Tu ne m’écoutes pas 

Tu ne me parles pas 

Joséphine Bacon écrit au présent comme pour dire d’emblée que l’oppression n’est pas finie et à la première personne, tutoyant directement l’oppresseur, lui permettant ainsi d’être sur un pied d’égalité avec lui. Anaphorisant et négativisant dès le début, elle regrette et constate l’aveuglement, l’ignorance et le désintérêt des colons pour les habitants de ce territoire convoité qu’est le Nutshimit. Par ce procédé double, l’autrice donne plus de crédibilité et de poids à ses propos accusateurs en pointant du doigt ces barbares voraces dépourvus de pitié. Aussi, Joséphine Bacon s’empare du champ de l’esclavage pour attester des privations vécues. 

Tu es ici en conquérant de ma terre 

Tu m’emprisonnes dans ma terre 

Tu me prives de mon identité 

Tu me prives de mon territoire 

Tu m’enchaînes dans des réserves que tu as créées  

Tu veux être maître de mon esprit 

Au centre de son réquisitoire, comme une césure au milieu de son poème, elle va jusqu’à poser la seule question qui compte pour y apporter elle-même la réponse cinglante : 

Qui suis-je ? 

Tu ne me connais pas 

Pour enfoncer le clou de sa dénonciation, la poète n’hésite pas à lister les injures à consonnance francophone proférées contre les siens : 

Tu m’appelles :  

Montagnais 

Cri 

Tête de boule 

Algonquin 

Naskapi 

Abénaquis 

Micmac 

Huron 

Iroquois 

Sublimant subtilement la langue française, l’autrice brosse un portrait au vitriol du colonisateur et assène un coup de poing littéraire au phénomène d’oppression dont est victime la communauté innue et plus largement toutes les communautés autochtones. 

Tu ne sais pas mes légendes 

Tu ne connais pas mes histoires 

Pour Joséphine Bacon, la poésie n’est pas seulement un outil littéraire qui permet de témoigner et de dénoncer les sévices subis par les peuples nomades du Canada. C’est aussi une arme de construction massive et pacifique portée à l’attention de la communauté internationale afin d’espérer un avenir commun enfin libéré de tout type d’oppression et d’asservissement. 

N’attends  pas que je me fâche telle une tornade 

N’attends pas que je me libère de mes chaînes. 

Comme au temps de l’affaire Dreyfus et de la dénonciation de l’antisémitisme par Émile Zola en janvier 1898, l’œuvre poétique de Joséphine Bacon est le J’accuse des autochtones. 


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