Louis est bipolaire.
Je n’ai connu ni la santé mentale de sa mère ni sa voix.
Quand Félix le père levait la pointe de son Opinel, la mère Suzie recevait l’onction de s’asseoir à table parmi nous et devait avaler ses pilules sans broncher. Nous attendions religieusement qu’elle s’exécute avant de prendre nos fourchettes. La viande était trop cuite et le riz sentait mauvais. Maman me susurrait : « Ne crains rien, mon chéri, je suis là, on s’en va bientôt. »
Sans adieux, éperdument seule, à l’isolement, Suzie est décédée après dix ans d’asile. À la mention cause sur l’acte de son décès est écrit : mélancolie.
Trois mois après les funérailles de Suzie, Félix s’est remarié et Louis, devenu chômeur, a décompensé. On l’a déclaré fou. HDT 1. Contention, isolement, sédations. HDT 2. Contention, isolement, sédations. HDT 3… HDT = Hospitalisation à la Demande d’un Tiers. Puis, enfin consentant, deux cures de repos. Quatorze années de brouillard. Et le diagnostic.
« En justice, l’un dit : je suis innocent. En psychiatrie, l’autre dit : je veux sortir. La liberté, même si elle repose sur quelque chose… je ne suis pas un malade mental… Dans l’hôpital psychiatrique, tous les patients ont une histoire presque littéraire. »1
Au cours de mes reportages photographiques, j’ai mémorisé des lumières vides, enregistré l’inanimé de foules, pénétré des présences obscures et poursuivi mes ombres défilantes. Portraits de nos folies génétiques ? Dans l’effacement du voyeur je traversais nos absences respectives. Revenant, face aux albums de famille, à haute voix je questionnais : es-tu photographiable, bipolarité ? Ses regards vers le hors champ présageaient-ils de la douleur tue de Suzie ? Ses sourires esclaffés annonçaient-ils les malheurs criés de Louis ? Il exagérait des récits, donnait son avis à propos de livres prétendument lus, de films supposément vus, détestait les conflits, se proclamant tout à tour pacifiste pro guerre ou pollueur écologiste boursicoteur.
Depuis la Peugeot 203 de Félix, Louis était fasciné par les voitures. Il en a acheté tellement que les huissiers se sont régalés. Comme il disait s’ « en branler », même après avoir perdu son permis de conduire et sans plus d’assurance, il continuait de rouler jour et nuit à l’instar de Jean-Louis auquel il s’identifiait. 2
Puis, il a acheté un bateau. Bien avant la création d’asiles dans les cités, on embarquait les fous sur des galères soi-disant pour leur bien, surtout pour les éloigner des sains d’esprit. Une fois au large, les cas les plus désespérés pouvaient être jetés par-dessus bord. La traversée soignait la maladie. 4
On ne dit plus ni fou ni maladie, mais trouble de santé mentale. Trouble est un euphémisme. Un anglicisme. Plus besoin de prononcer le problème. Santé indique que la personne n’est pas malade, tout au plus a-t-elle un tracas si infime qu’elle ne saurait s’en plaindre. Mentale est flou. Trouble. Plus de personnes troublées = moins de malades nets = politique d’aide psychosociale satisfaisante = remède ?
S’il n’est jamais souhaitable d’insulter, dire / écrire malade mental pouvait participer à l’élaboration du binôme maladie / identité dans le but d’accompagner ce couple déchiré vers son soin. Nos mots nouveaux ne résoudront ni nos problèmes ni nos maux. Ils nous induisent en erreur. Ils minimisent, culpabilisent. Paravents d’une détresse qui croît en silence. Lorsque plus personne ne saura se constituer souffrant, le soin sera devenu chimère et l’amour altruiste empêché.
Et si on disait / écrivait mental malade ?
Notes : 1 – En 1980, Raymond Depardon a réalisé le documentaire San Clemente avec Sophie Ristelhueber dans un asile psychiatrique près de Venise avant sa fermeture définitive. Les patients y déambulent sous le regard complice d’une caméra à l’épaule, souvent filmés en plan séquence, évocation poétique de la vie dans cet ancien monastère. En 1987, il Urgences, tourné aux urgences psychiatriques de l’Hôtel-Dieu de Paris, documentaire qui témoigne de moments de crises et qui montre le visage brutal et extraverti de la folie. En 2017, il a réalisé 12 jours, trente ans après San Clemente, ce titre faisant allusion au délai introduit par une loi concernant l’internement psychiatrique sans consentement. Dans La beauté et les oubliés, un entretien audio avec Raymond Depardon et Claudine Nougaret réalisé par Jonathan Chalier et Emmanuel Delille à propos de 12 jours, à la question : « Tout compte fait, avez-vous réalisé un film sur la justice ou la psychiatrie ? », Raymond Depardon répond :« Il y a quelque chose qui me touche dans la psychiatrie ; on pourrait refaire un film. En justice, l’un dit :Je suis innocent, l’autre : Je veux sortir. Je suis plus proche du gars qui veut sortir. La liberté, même si elle est irrationnelle, même si elle repose sur quelque chose… je ne suis pas un malade mental… cela me touche plus. Dans l’hôpital psychiatrique, tous les patients ont une histoire incroyable, presque littéraire. Nous avons très longtemps gardé des plans d’une jeune femme qui venait de l’unité des malades difficiles. […] Elle était douce et gentille. On m’a dit qu’elle mettait le feu partout, qu’elle était pyromane. C’est magnifique ! Si je devais faire de la fiction, je ferais un film sur les raisons qui la poussent à mettre le feu partout. » 2 – Lelouch Cl., « Un homme et une femme », long-métrage avec Anouk Aimée et Jean-Louis Trintignant, France, Les films 13, 1966. 4 – Foucault M., « Stultifera navis », Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Gallimard, 1972, Chapitre 1.
***

