Le XIXe siècle fait entrer l’humain dans sa modernité. De la théorisation des couleurs à l’invention du cinéma, des découvertes scientifiques de Pasteur et Charcot à la psychanalyse freudienne, l’époque frappe l’imagination des intellectuels et bouleverse l’inspiration des artistes. C’est dans ce contexte bouillonnant qu’une nouvelle littérature émerge, débarrassée des dogmes cléricaux, royaux et impériaux, et que Guy de Maupassant publie en 1887 le conte fantastique Le Horla qui lui vaut succès et postérité. Né en 1850 en Normandie, élevé par sa mère hystérique avec son frère qui mourra interné, l’auteur de trois cents contes, six romans et quantité de récits de voyages, décrit ici l’envahissement inexorable de la démence en mettant en scène un double halluciné et effrayant aux frontières du réel qui poussera le narrateur à l’irréparable.
Après une contextualisation rapide, décrivant au je la dernière journée heureuse du personnage principal et anonyme, le 8 mai, puis l’apparition de symptômes inquiétants jusqu’au 18, le récit de la nuit terrifiante du 25 introduit l’idée du double à travers la dissection d’un cauchemar : « … et je sens aussi que quelqu’un s’approche de moi, me regarde, me palpe, monte sur mon lit, […] – je ne peux pas ! » Le changement de pronom par l’apparition du mot « quelqu’un » fait monter sur la scène un autre indéfini qui violente le personnage principal, être nocturne mal intentionné surgissant quand sa proie est inconsciente. La succession de phrases courtes, la ponctuation anarchique et exclamative offrent l’intensité nécessaire pour que le lecteur s’identifie à la victime et ressente lui-même effroi, doute et incrédulité. Mais à ce moment du conte, cette présence trouble, ce double psychique ne relève pas encore du réel. En revanche, la situation est toute autre le 6 août. La chape d’angoisse qui pèse sur les épaules du narrateur s’alourdit considérablement lorsque l’impensable arrive : ce double est physique et s’incarne en plein jour : « J’ai vu… J’ai vu… J’ai vu !… Je ne puis plus douter… […] effrayante tache rouge à trois pas de mes yeux. » Les répétitions successives ainsi que l’emploi des termes « froid », « peur », « moelle », « effrayante » servent à crédibiliser l’hallucination démente du personnage. Le double n’est plus alors le fruit d’une imagination déréglée. Il est désormais presque palpable, soi-disant visible, potentiellement vivant. En faisant le récit d’un mauvais rêve puis en décrivant une apparition incarnée, Guy de Maupassant passe de l’idée intellectuelle du double à sa personnification véritable et gradue sa narration amenant le conte vers toujours plus d’irrationnalité qui se transforme en ce qui s’approche le plus d’une expérience de maladie mentale.
En ayant recours au cauchemar, l’hallucination, la possession et la condamnation, le conteur fantastique use méthodiquement de tous les stratagèmes narratifs pour nous effrayer au maximum. Dans Le Horla, Guy de Maupassant donne corps à sa folie et le lecteur la vit avec lui. Il n’écrit pas à propos du double, mais il écrit le double. Il lui donne même ses lettres de noblesse. Car sa célèbre figure de l’étranger en soi, le « hors-là », a traversé les arts du XXe siècle. Les questions métaphysiques à propos de la dualité humaine, de la frontière entre réel et virtuel, vie et mort, esprit sain versus malin alimentent à ce point les réflexions des romanciers que cela donnera naissance à une nouvelle forme littéraire définie quatre-vingt-dix ans plus tard par Serge Doubrovsky : l’autofiction.

***

