Perspectives : Un été comme ça de Denis Côté

« Tu veux plaire ? » « Veux-tu plaire, toi ? » Cette question, posée deux fois dans le dernier film de Denis Côté intitulé Un été comme ça, attend une réponse qui ne sera jamais prononcée. Peut-être que oui. Peut-être que non. Une troisième possibilité serait de répondre par une autre question : qu’est-ce que ça peut te faire ? Et c’est la bonne réponse, car c’est l’enjeu même de ce long-métrage en clair-obscur : la sexualité est une liberté qui doit être totale, c’est-à-dire non soumise au jugement, approbation ou réprobation. Au même titre que les grandes lois de la Nature, le désir naturel est inaliénable même quand il nous consume. Le problème, c’est l’extérieur à soi qui est décadent, la matrice sociale absurde dans laquelle ce besoin cherche à s’exprimer. Dans une société patriarcale occidentale, pré ou post apocalyptique c’est selon, érigée par une civilisation qui semble se déliter à force de se soumettre aux diktats capitalistes, cybernétiques et intrinsèquement pornographiques (tout dogme est, par essence, impropre), y a-t-il encore une place pour la gratuité de nos corps, l’innocence de nos sens, la naïveté de nos chairs ? Autrement dit : que fait-on aujourd’hui de notre pureté ? Que fait-on de nous ? 

Léonie, Geisha et Eugénie intègrent une maison de convalescence pendant 26 jours afin de tenter de se désintoxiquer du sexe. Cette retraite est dirigée par Octavia, une femme allemande lesbienne en instance de séparation, sous l’œil attentif de Sami, Algérien quinquagénaire, embauché pour la sécurité de ce groupe qui va vivre en autarcie dans une maison luxueuse anonyme faisant office de scène de théâtre pour ce huis-clos suspendu. Suspendu comme le temps du tournage qui fut celui de l’épidémie mondiale de Covid-19. Cette œuvre visuelle suinte ce temps-là, ce temps qui n’en était pas un, celui des quarantaines et des enfermements, ce temps étiré des couvre-feux successifs, celui laborieux des interdictions de voir ses proches, qui propulsait l’espace vers un doute infini et vertigineux. Un été comme ça. Un lieu comme ça. Des corps comme ça. Des doutes comme ça. 

Chargée de pellicule 35mm, la caméra à l’épaule de François Messier-Rheault virevolte devant les visages féminins qu’elle capte en très gros plans et décapite les visages masculins dans des plans rapprochés décadrés. Les plans-séquences sont légion, le réalisateur privilégiant la captation du présent plutôt que la narration d’un montage élaboré. Les quelques musiques sont exclusivement diégétiques, donc vécues, car ressenties, investies. Les corps sont filmés dans leur crudité, leur cruauté. Les sexes sont triturés, les seins apathiques, les peaux translucides, les veines bleues. Les carotides palpitent. Les dildos sont connectés. Ce film montre des sexes d’aujourd’hui et évoque le sexe que l’on consomme comme on boit un Pepsi en pianotant sur son téléphone intelligent. Pourtant, cette œuvre n’est jamais pornographique. C’est le regard qui pourrait l’être, ou l’est. Les préjugés le sont. Quand d’aucun dirait hypersexualité, addiction et perversion, le film répond désabusement, affliction et apaisement. Un peu comme une longue séance (2h20) de psychanalyse nous plongerait au bord de l’hypnose. Quelques dialogues évoquent tour à tour un abus paternel, un viol collectif ou un gang bang pour le plaisir, mais on sent bien qu’on n’est pas là pour trouver des explications vaguement freudiennes ou pseudo-lacaniennes. D’ailleurs, on se situerait plus près de Jung avec des symboliques récurrentes comme l’araignée, l’eau qui coule ou encore la peur du noir. 

Après avoir regardé Un été comme ça sans le souvenir d’avoir respiré une seule fois, quelque chose dérange bien plus que la nudité qui s’étale sans gêne ni vergogne. Trois jeunes femmes sont punies de trop aimer le sexe [cliché]. Maternées par une femme psy [cliché] et nourries par une femme ménagère [cliché], elles sont protégées (surveillées ? enfermées ?) par un homme arabe imposant [cliché]. Pourquoi un trio de femmes dites malades et pas un seul homme atteint par cette maladie contemporaine dite honteuse ? Il réside ici quelque chose de l’ordre de l’inavoué, un silence problématique. Pourquoi filmer les vagins branlés à moins d’un mètre de distance de l’œil photographique et cacher les queues sucées de loin derrière un bosquet ? Denis Côté, le mâle que tu es a-t-il fait un film « comme ça » ? 

Ce qui est certain et ce qui lui donne ses lettres de noblesse artistique, c’est que cette fiction n’est pas faite pour plaire, elle. Et c’est tout son intérêt. L’Art n’a pas à plaire. 


***