Perspectives : Viking de Stéphane Lafleur

Qui a dit qu’il fallait s’appeler Denis Villeneuve et avoir le budget de Dune pour faire un film de science-fiction monumental ? Ou presque. Qui savait que l’acteur Steve Laplante était le Matt Damon québécois de Ridley Scott dans Seul sur Mars ? L’Avatar drummonvillois de James Cameron ? Ou presque. 

Dernier long-métrage du réalisateur Stéphane Lafleur, le film Viking est un O.V.N.I. et ça tombe bien puisqu’il arrive tout droit de la planète rouge. Satire sociale et conte philosophique élaboré, ce scénario original est une critique acerbe de la déshumanisation contemporaine. Le ton sarcastique adopté par le cinéaste donne la couleur émotionnelle de l’œuvre (rouge, mauve ou bleutée légèrement mordorée, au choix). La suite des fausses péripéties martiennes qui afflige nos anti-héros consentants insinue en nous, spectateurs tour à tour crédules et incrédules, comme les personnages eux-mêmes, l’idée que rêver c’est bien, mais vivre c’est mieux. Vous ne comprenez pas grand-chose ? Alors, regardez ce poème visuel venu des confins de l’Univers. 

Professeur d’éducation physique dans le secondaire, David a toujours rêvé d’aller sur Mars et il ne raterait pour rien au monde la chance qu’on lui offre de s’y rendre. Ou presque. Il accepte même de quitter sa femme pendant deux ans et demi pour aller au bout de son fantasme. Ou presque. Comme les quatre autres élus, il signe des décharges qui le rendent responsable de sa mort éventuelle pendant l’expérience et dédouane totalement la société Viking, du nom du programme de la NASA de 1968 visant à aller coloniser ladite planète. Ou presque. Au sein de l’équipe B qui est censée être le groupe témoin de la véritable et actuelle mission martienne, tranquillement installée quant à elle dans un cul-de-sac albertin, le quinquagénaire débonnaire a pour rôle d’incarner l’astronaute John Shepard, allégorie de Alan Shepard qui fut le cinquième être humain à marcher sur la Lune en 1971 et métaphore du Commandant Shepard de la trilogie de jeux vidéo Mass Effect. En huis-clos, enfermés dans une sorte de vieux bunker des années soixante qui sent encore le formica et l’humidité des rideaux à pois, cinq volontaires vont recréer une micro-société qui vit en autarcie et qui va voir tous ses défauts primitifs se recréer à vitesse interstellaire : hiérarchisation des individus, domination versus soumission, jalousie mal placée, attirance physique déplacée, violence communautaire, perfectionnisme qui dérape en jusqu’auboutisme. 

Mais que voyons-nous au juste ? Qui regardons-nous ? Une bande de crétins qui n’a rien à faire de mieux que ça sur Terre ? Une démonstration que l’homme peut être un connard même au fin fond de la Voie lactée ? Steven est Marie-Josée qui batifole avec Elizabeth qui est un homme prêt à être enceint pour la (bonne) cause. Janet n’est pas Janet (Jackson) et Gary n’est certainement pas Gary (Cooper) non plus. Pourtant, John-David poursuit son rêve jusqu’au bout du supportable, finissant par faire lamentablement comme E.T. : téléphone maison. 

Qu’elle se répande à 76 millions de kilomètres de la planète bleue ou qu’elle lézarde dans un désert du coin de la rue, la démocratie est un simulacre, finalement un rêve amer pour les naïfs, où la science est une fiction et l’art cinématographique une évasion. Viking est avant tout un film humain avec des humains sur des humains et c’est tout ce qui compte. C’est un véritable film d’auteur, sensible et merveilleux dans tous les sens du terme, une œuvre visuelle hors-normes, pas vraiment terre à terre, qui fait du bien au moral et nous ramène, nous les rêveurs, sur Terre. 

Après le générique final joyeux, il est certain que vous serez contents d’avoir eu cette conversation avec des Martiens, pardon des humains. 


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